(cet article, coécrit avec Isabelle Stengers, est paru dans l’Autre Journal)
Body fluids
Ce ne seraient pas seulement le sang et le sperme, mais aussi sans doute la salive, et peut-être même le lait maternel. Les voies de transmission de l’agent infectieux responsable du SIDA révèlent peu à peu leur diversité et leur unité : ce sont ce que, avec une belle économie, les Anglo-Saxons désignent comme body fluids, ces fluides qui (contrairement aux excréments) sont production intrinsèque du corps et susceptibles, par vocation ou accident prévisible, d’en sortir mais aussi d’y entrer.
Telles sont en tout cas les informations médiatiques dont nous disposons. Certains spécialistes soutiennent au contraire que, comme dans le cas du virus hépatique, le sang seul serait en cause, et nous apprenons à l’occasion de cette controverse combien diverses et discrètes peuvent être les occasions de mêler nos sangs. En tout état de cause, la découverte des voies de transmission multiples du SIDA élargit considérablement son champ d’expression potentiel. Le SIDA est épidémique, on le savait. Mais l’épidémie aujourd’hui ne vise plus de manière exclusive ces « groupes à risque » que désignait déjà la morale publique, les homosexuels, les drogués. Leur singularité n’est plus que d’être parmi les premiers à avoir été frappés, singularité purement quantitative, liée à la probabilité, à la fréquence. N’importe qui d’entre nous peut être touché.
Cette extension de son champ épidémique, qui banalise et médicalise tout à la fois le SIDA, ne le fait pas quitter le domaine des mythes, bien au contraire. Devenu une maladie épidémique parmi d’autres, il ravive la hantise de ce phénomène lui-même singulier qu’est l’épidémie. Contrairement aux maladies fonctionnelles, les maladies épidémiques semblent frapper avec arbitraire : il n’y a pas de rapport de causalité direct entre le mode de vie de l’individu, le soin qu’il prend, ou ne prend pas, de son corps, et son exposition au mal ; il n’y a pas de rapport obligatoire de ressemblance entre la voie de transmission du mal et ses symptômes. La crainte de l’épidémie a l’abstraction des rapports entre un et beaucoup, de la multiplication sans bornes à partir de l’unique. Un virus et un seul suffit à assurer la pullulation. Un contact et un seul suffit, avec un membre quelconque de la cohorte indéfinie et anonyme des porteurs, par une voie directe ou indirecte, et l’on peut, sans transition, non seulement être frappé, mais changer de camp, se retrouver membre de la multiplicité menaçante, susceptible, à son tour, de recruter, de faire progresser le mal. Qui est l’ennemi ? Ici, peut-être n’importe qui, et, du jour au lendemain, soi-même.
Dans les Microbes. Guerre et paix (paru chez Métailé), Bruno Latour a décrit cette conséquence de la « révolution » pastorienne : nous ne sommes pas le nombre que nous croyons être. « Il n’y a pas que des rapports « sociaux », des rapports d’homme à homme. Les hommes ne sont pas « entre » eux dans la société, car partout les microbes interviennent et agissent. Il n’y a pas un Esquimau et un anthropologue ; un père et son enfant ; un accoucheur et sa cliente ; une prostituée et son client ; un pèlerin et son Dieu, sans oublier Mahomet et son prophète. Pendant que tous ces rapports, ces « colloques singuliers », ces contrats se passent, d’autres acteurs agissent, passent leurs contrats, imposent leurs buts et redéfinissent autrement le lien social. Le choléra se moque de La Mecque, mais il y va dans l’intestin du hadji ; e vibrion septique n’a rien contre la parturiente mais il a besoin qu’elle meure. Ils composent tous deux, au milieu des liens dits « sociaux » des alliances qui compliquent terriblement ceux-ci. » (Page 42).
Les « microbes » brouillent nos distinctions, empêchent de désigner un responsable intrinsèque, une relation ou une situation intrinsèquement dangereuse. La syphilis a pu fonctionner comme signe de la malédiction frappant les rapports stériles entre l’homme et la prostituée. Et, tant que la théorie des miasmes a prévalu, qui faisait du choléra la traduction dans les corps de l’insalubrité des quartiers pauvres, il a pu fonctionner comme révélateur pathogène de la question sociale de la pauvreté. Mais si, comme le proposaient les pastoriens, le choléra ne naît pas de circonstances déterminables, s’il est susceptible de se propager, indifférent aux classes et aux modes de vie, comment le prévenir ? Écho de cette question panique dans le bulletin belge de la Croix-Rouge en 1873 : « En admettant l’importation, nous sommes bien convaincus de notre impuissance. Comment saisir un diable qui se fourrerait dans tout, depuis les molécules des vents et des eaux jusqu’aux déjections des malades ? Comment, au milieu de ce tourbillon, de ces flots de populations si diverses qui sillonnent le globe, et la France en particulier, distinguer le cholérifère du non-cholérifère, et l’arrêter avant qu’il ait répandu les germes du fléau ? (Mais au contraire) si le choléra est une maladie spontanée, naissant parmi nous d’un concours de circonstances à déterminer, d’un ensemble de causes à rechercher, l’esprit des médecins et des hygiénistes n’a plus qu’à déterminer les conditions qui font éclore cette « peste noire », et la science nous en délivrera. »
La situation aujourd’hui présente quelques traits symétriques inverses de celle que dénoncèrent les hygiénistes hostiles à la révolution pastorienne. Beaucoup d’entre nous ont haï dans le SIDA le réveil de dénonciations des pratiques homosexuelles comme anormales, condamnées par la nature. Que le SIDA cesse aujourd’hui d’être « la maladie des homosexuels », comme le choléra était « la maladie des quartiers malsains », que les derniers livres ou articles proclament à l’attention de tous, « cela vous concerne », peut, de ce point de vue, produire un certain sentiment de soulagement. Quel que soit le caractère pénible de la situation, au moins nous épargnera-t-on la main de Dieu, ou de la Nature, frappant le déviant ; au moins en reviendra-t-on à l’angoisse abstraite face à l’épidémie.
De ce point de vue la médicalisation croissante du problème du SIDA est un processus rassurant : la malédiction cède le pas à la maladie. Le spectre s’écarte, nous pouvons respirer. Mais des mots ont été prononcés à propos des « groupes à risque » et particulièrement des homosexuels, des mots qui continuent aujourd’hui leur petit bonhomme de chemin et peuvent à l’occasion resurgir. Des mots pesants et qu’il faut à présent peser.
La bêtise raciste, qui a voulu lier pratique homosexuelle et SIDA, ne doit pas nous cacher la singularité de ces autres mots, plus fréquents et mieux acceptés, qui ont stigmatisé, au-delà de l’homosexualité, l’idée de libération sexuelle, la pratique de rapports sexuels multiples dont certains homosexuels se sont faits les expérimentateurs. Et ce, sur le mode de la constatation : avec regrets, il fallait conclure que cette libération, que ces rapports multiples constituaient en eux-mêmes une transgression contre l’ordre de la nature.
Transgression contre « l’ordre de la nature » ? De quel ordre s’agit-il ? Car la nature se rappelle aujourd’hui à notre bon souvenir non pas comme ordre, à respecter, comme équilibre, à sauvegarder, mais comme dangereuse er proliférants. Dans le temps de la peste (paru chez Hachette) William McNeill a montré comment les explorations, conquêtes, liaisons commerciales et changements de modes de vie qui scandent l’histoire des hommes ont été accompagnées en doublure clandestine par l’histoire des épidémies. Chaque fois que des bassins de population disjoints entrent en communication, chaque fois que se transforment les échanges entre les hommes, les agents infectieux trouvent l’occasion de virulences nouvelles. Lorsqu’il s’agit des bactéries et des virus, la nature n’a pas la figure soumise ou équilibrée que les écologistes désignent à nos scrupules. Elle est redoutable et opportuniste. Sans cesse, s’inventent à notre sujet, comme au sujet de tout autre vivant, de nouvelles voies, de nouveaux modes d’attaque. À l’invention humaine, des vaccins ou d’antibiotiques, répond coup pour coup l’invention de nouvelles formes virulentes qui tournent ces défenses.
Aujourd’hui, nous avons coupé beaucoup de voies, contrôlé beaucoup d’autres. L’eau que nous buvons est désinfectée, les nourritures sont contrôlées, les bêtes suspectes abattues, et nos postillons s’épuisent contre les parois transparentes qui protègent le préposé. Nous n’avons plus beaucoup de contacts avec la nature qui soient tout à la fois non surveilles et assez réguliers pour que leur signification puisse être détournée et réinventée par les agents épidémiques. Reste l’échange des body fluids. Et nous pouvons être sûrs que le SIDA ne sera pas la dernière maladie à nous atteindre par cette voie, qui reste seule, jusqu’ici, à échapper un tant soit peu à la surveillance. Une maladie comme le SIDA ne traduit pas une transgression par rapport à « l’ordre de la nature », mais profite des derniers contacts non contrôlés, sur la signification desquels les êtres « naturels » avec lesquels nous coexistons peuvent encore jouer.
On présente, trop souvent encore, la libération sexuelle comme le triomphe de la culture sur la nature. Faible triomphe, en vérité, puisque dans l’espèce humaine les mâles ne sont pas soumis au rut ni les femelles à l’œstrus en période de fécondité. C’est comme ça. On peut avoir envie de baiser n’importe quand, avec n’importe qui. C’est de la nature, c’est écrit dans nos chromosomes. Si la culture humaine a inventé quelque chose, c’est bien plutôt les moyens de canaliser la nature, de remplacer la nature, de remplacer les contraintes de la biologie par celles des institutions. En ce sens, la libération sexuelle ne tourne pas le dos à la nature, mais bien à la culture.
Et c’est ici qu’il faut réfléchir et faire gaffe. Le terrain est miné de pathos, de lieux communs et de bonnes intentions, justement parce que ce à quoi cette libération tournait le dos semblait avoir eu pour fonction de nous protéger contre une nature redoutable. Oui, les échanges de body fluids sont dangereux, ils sont dangereux comme la vie même, qui ne tourne pas en circuit fermé, mais fait couler en soi des choses extérieures à soi. Le vivant est un système ouvert, ouvert sur un milieu qui n’est pas seulement nourricier, mais peuplé d’autres vivants poursuivant leurs propres fins. Faut-il alors « retourner à la culture », louer les limites, les normes, les usages qui canalisent les flux et nous protègent ?
Aujourd’hui, des gens se voient contraints de prendre des décisions à propos de leur mode de vie. Risque, responsabilité et goût du libertinage dessinent un champ de possibles problématique. L’issue des telles décisions n’est pas notre affaire, mais bien la manière dont elles seront décrites, quelles qu’elles soient.
Une petite remarque, d’abord, évidente mais intéressante. Le SIDA n’a pas, originellement, frappé que les homosexuels et les drogués, mais aussi certaines populations africaines et les Haïtiens. Mais les Zaïrois et les Haïtiens auraient pu en mourir longtemps avant que quiconque pense à s’en apercevoir ou à s’en préoccuper, puisque ces gens passent leur temps à mourir sous n’importe quel prétexte. Il n’en va pas de même pour des Blancs, fussent-ils homosexuels. En ce sens, on peut dire que les homosexuels, en contribuant indéniablement à la propagation du virus, nous ont du même coup averti de son existence. Et l’existence d’un nouveau virus, mortel, est un événement qui ne concerne plus seulement tel ou tel bassin de population, mais tous les hommes. Il ne nous semble pas mauvais de souligner cet aspect de la question à l’adresse des pisse-froid qui traduisent dans leur petite tête groupes à risque par « groupes faisant courir des risques aux autres. » L’ivrogne qui prend une autoroute à contresens crée un danger qui n’aurait pas existé sans lui. Les homos furent les révélateurs du SIDA mais non sa cause. En ce sens, les groupes dits à risques sont au contraire des « sentinelles avancées », les premiers atteints par un danger qui s’adresse à tous, mais aussi ceux qui peuvent le signaler et en avertir les autres.
Il s’agit bien évidemment d’une description rétrospective, les « groupes à risque » n’ont pas voulu jouer ce rôle, mais ils l’ont tenu objectivement. Mais, à présent que le risque du SIDA est connu et qu’il est prévisible que d’autres bestioles ou virus emprunteront la voir royale de nos body fluids, comment parlerons-nous de ceux qui, avertis, continueront à multiplier ces contacts que nous savons désormais chargés de risques ? Les traiterons-nous en irresponsables, à sermonner, surveiller, dissuader ? En ce cas, notre modèle futur est connu : c’est celui de l’enfant-bulle, pour qui le milieu extérieur signifie la mort, c’est celui de la lutte obsessionnelle contre tout contact non contrôlé, potentiellement source de mort. La science-fiction a déjà tiré les conclusions à la limite de ce modèle : que l’on lise par exemple les Cavernes d’acier ou Sous les feux du soleil, d’Isaac Asimov.
Prendrons-nous au sérieux leur rôle de sentinelle et justifierons-nous leur choix individuel au nom d’une utilité collective ? Une nouvelle morale est possible, messieurs dames les moralistes. Pas pire qu’une autre, et tout autant crétine. L’amour libre ? Une preuve achevée de civisme. Les vieux baroudeurs du sexe raconteront leurs campagnes épidémiques à la veillée. Des monuments s’érigeront et les jeunes volontaires partiront au front libidineux, félicités par un corps médical attentif et reconnaissant, acclamés par l’humanité frissonnante et craintive.
Ou bien reconnaîtrons-nous en eux une figure moderne des héros ? Pas le héros militaire, pas le volontaire pour la mission suicide, pas la pauvre pomme mise en situation morale de « choisir » entre sacrifice et lâcheté. Non, le héros tout bête, celui qui ne veut ni dans sa vie ni dans sa mort se poser en modèle, mais qui accepte des risques graves au nom de quelque chose qui le définit dans sa singularité, mais aussi l’excède et peut, comme tel, être non pas partagé mais reconnu par les autres. Celui qui ne mérite ni médaille ni couronne pour les risques qu’il prend mais la simple reconnaissance des exigences qui l’animent. Ces exigences, ce « quelque chose », nous ne pouvons pas, à leur place, le définir. Mais nous pouvons reconnaître, à travers les âges, l’insistance subversive de la question posée par ceux qui acceptent de mettre en danger leur corps non pas au nom d’une patrie, d’une religion, d’une conviction, mais pour une idée abstraite, sans visage. Peut-être ce que Sade avait appelé « Nature ».
Ce que peuvent nous apprendre ces héros est infiniment plus précieux que l’abnégation ou l’inconscience des héros estampillés : ils explorent dans leurs chairs, par plaisir et par passion, ce qu’est un corps, ce qu’il peut et ce qui peut lui arriver. Ils nous disent et nous rappellent ce que nous sommes. En l’occurrence consommateurs et producteurs de body fluids, c’est-à-dire vivants, c’est-à-dire en danger de vie.